SOTEXKI ou nouvelles industries ? Le Laboratoire de philosophie de l’éducation de l’Université de Kisangani interroge la « destruction créatrice » de Schumpeter
À Kisangani, le débat sur l’avenir industriel de la ville prend une dimension académique. Le Laboratoire de philosophie de l’éducation de l’Université de Kisangani, sous la direction du professeur Grison-Trésor Kakumbi, apporte une réflexion philosophique et économique à la suite d’une prise de position du professeur et député national élu de Kisangani, Patrick Matata, favorable à la création de nouvelles entreprises, notamment une chocolaterie moderne, plutôt qu’à la relance de certaines anciennes unités industrielles comme la SOTEXKI.
La question de la relance de la Société textile de Kisangani, SOTEXKI, continue de susciter des attentes au sein de la population boyomaise. Pour de nombreux habitants, la remise en activité de cette entreprise représente non seulement la perspective d’une reprise de l’emploi, mais également celle de la réactivation de tout un environnement économique lié à la production, à la commercialisation et à la consommation de ses produits.
Depuis plusieurs années, des démarches sont menées autour de cette relance. Des acteurs politiques et sociaux ainsi que des médias se sont impliqués dans le débat, alors que le dossier fait également l’objet de démarches auprès des autorités publiques.
C’est dans ce contexte que le professeur et député national Patrick Matata a relancé la controverse en proposant de privilégier la création de nouvelles industries plutôt que de chercher à remettre en activité certaines entreprises anciennes.
Dans une intervention diffusée dans un groupe WhatsApp, l’élu de Kisangani s’est notamment référé au principe de la « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter et a évoqué la création de chocolateries modernes, en lien avec le développement de la production du cacao, ainsi que des entreprises capables de tirer profit des opportunités logistiques du corridor Nord.
Cette position a suscité différentes réactions. Le Laboratoire de philosophie de l’éducation de l’Université de Kisangani, dirigé par le professeur Grison-Trésor Kakumbi, s’est penché sur cette affirmation afin d’en examiner les fondements économiques et philosophiques.
Que signifie réellement la « destruction créatrice » ?
Pour le Laboratoire, le recours à la notion schumpétérienne impose d’abord de revenir à son sens théorique.
Joseph Aloïs Schumpeter a développé une conception du capitalisme fondée sur son caractère dynamique. Dans cette perspective, l’économie évolue sous l’effet des innovations qui transforment les produits, les méthodes de production, les marchés et les formes d’organisation.
La « destruction créatrice » désigne ainsi un processus au cours duquel l’innovation fait émerger de nouvelles activités tout en fragilisant ou en faisant disparaître certaines activités devenues moins adaptées.
Mais, relève la réflexion du Laboratoire, la destruction créatrice ne signifie pas nécessairement qu’une ancienne entreprise doit être supprimée pour qu’une nouvelle puisse apparaître.
Une entreprise existante peut elle-même être transformée par l’innovation.
De nouveaux équipements peuvent remplacer les anciennes machines, de nouveaux produits peuvent être introduits, de nouveaux marchés peuvent être conquis et de nouvelles méthodes de gestion peuvent être adoptées. Dans ce cas, l’entreprise ne disparaît pas nécessairement : elle se transforme.
Une SOTEXKI rénovée pourrait-elle relever de l’innovation ?
C’est l’une des principales interrogations soulevées par cette réflexion.
Si l’innovation constitue le moteur du processus schumpétérien, pourquoi limiter celle-ci à la création d’une nouvelle entreprise ?
Une SOTEXKI modernisée pourrait, en théorie, intégrer de nouvelles technologies, diversifier ses productions, améliorer son organisation et rechercher de nouveaux débouchés.
La production textile pourrait également être élargie à différents besoins institutionnels et commerciaux : uniformes scolaires, vêtements professionnels, draps et autres produits textiles destinés notamment aux structures sanitaires, ou encore différents marchés publics.
Dans cette perspective, la relance ne serait pas simplement le retour à une activité industrielle ancienne. Elle pourrait constituer une transformation de l’entreprise par l’innovation.
La question deviendrait alors celle de la viabilité économique d’une telle transformation, ce qui nécessite des études de faisabilité, une évaluation des équipements, des besoins du marché, du financement, de la productivité et de la compétitivité.
La chocolaterie : une idée qui mérite également une étude
La proposition de créer une chocolaterie moderne n’est pas écartée par la réflexion académique.
Au contraire, le développement de la filière cacao dans la Grande Orientale peut ouvrir des perspectives de transformation locale des produits agricoles et de création de valeur ajoutée.
Mais le Laboratoire invite à distinguer l’idée d’un projet industriel et la réalisation effective d’une entreprise.
Une chocolaterie nécessite notamment une étude de faisabilité, des investissements, des équipements appropriés, une source régulière de matières premières, de l’énergie, une logistique adaptée, des compétences techniques, des marchés et un modèle économique viable.
Dès lors, le débat ne devrait peut-être pas opposer automatiquement SOTEXKI et chocolaterie.
Il pourrait plutôt porter sur la possibilité de développer simultanément plusieurs filières industrielles adaptées aux potentialités de la Grande Orientale.
De Schumpeter à Derrida : déconstruire l’opposition ancien-nouveau
Le Laboratoire mobilise également la philosophie de Jacques Derrida pour interroger les catégories utilisées dans le débat.
L’approche de la déconstruction permet ici d’examiner les oppositions binaires qui peuvent structurer le raisonnement : ancien et nouveau, destruction et création, disparition et naissance, SOTEXKI et chocolaterie.
Or, ces notions ne sont pas toujours aussi séparées qu’elles peuvent le paraître.
Le nouveau peut naître à partir de l’ancien, le transformer ou entrer en concurrence avec lui. Une entreprise ancienne peut elle-même devenir le support d’une activité nouvelle grâce à l’innovation.
Cette lecture conduit donc à poser une question centrale : faut-il nécessairement détruire une structure industrielle existante pour créer une nouvelle dynamique économique ?
La réponse dépend moins d’un principe général que de la réalité économique de chaque entreprise.
Le véritable enjeu : quelle stratégie industrielle pour Kisangani ?
Derrière la controverse sur la SOTEXKI se trouve une interrogation plus large : quelle politique industrielle pour Kisangani et pour l’ensemble de la Grande Orientale ?
Le textile constitue une possibilité. Le cacao et sa transformation industrielle en constituent une autre. L’agro-industrie, la logistique et d’autres secteurs liés aux ressources et aux besoins de la région pourraient également être examinés.
Dans cette perspective, la réflexion du Laboratoire invite à dépasser une opposition qui pourrait devenir stérile.
Relancer la SOTEXKI ne signifie pas nécessairement reproduire le modèle industriel du passé. Créer une chocolaterie ne signifie pas nécessairement renoncer aux autres possibilités industrielles.
Les deux démarches pourraient, sous réserve de leur viabilité économique, participer à une stratégie plus globale de réindustrialisation.
L’innovation peut aussi transformer une entreprise existante
La pensée de Schumpeter identifie plusieurs formes d’innovation : nouveaux produits, nouvelles méthodes de production, nouveaux marchés, nouvelles sources de matières premières et nouvelles formes d’organisation.
Appliquée au cas de la SOTEXKI, cette grille de lecture ouvre plusieurs possibilités.
Une entreprise textile existante pourrait rechercher de nouveaux produits, moderniser ses équipements, conquérir de nouveaux marchés et revoir son organisation.
Autrement dit, la destruction créatrice pourrait aussi se manifester à l’intérieur même de l’entreprise, par la disparition progressive de certaines anciennes pratiques au profit de nouvelles.
La question n’est donc pas uniquement celle de la survie d’une entreprise ancienne. Elle est aussi celle de sa capacité à se réinventer.
Une dimension sociale à ne pas négliger
La réflexion du Laboratoire attire également l’attention sur les conséquences sociales des transformations économiques.
La modernisation technologique peut entraîner la disparition de certains emplois tout en créant de nouvelles compétences et de nouveaux métiers. La création d’une entreprise entièrement nouvelle peut, quant à elle, ne pas garantir la réintégration des travailleurs issus de l’ancienne structure.
Dans les deux cas, la formation et la reconversion des travailleurs deviennent donc des questions importantes.
Pour une ville comme Kisangani, où l’attente autour de la réactivation de l’activité industrielle demeure forte, l’enjeu ne peut être réduit aux seules machines, aux capitaux ou à la rentabilité.
Il concerne également les travailleurs, leurs familles et tout l’écosystème économique qui dépend indirectement de l’activité industrielle.
Deux visions qui peuvent nourrir un même débat
La position du professeur Patrick Matata met l’accent sur la nécessité de regarder vers de nouvelles industries et de ne pas reproduire indéfiniment les modèles industriels du passé.
La réflexion du Laboratoire de philosophie de l’éducation ne rejette pas cette exigence d’innovation. Elle interroge plutôt l’interprétation de la « destruction créatrice » qui conduirait à considérer la disparition d’une entreprise existante comme une condition préalable à la naissance d’une nouvelle.
Entre les deux approches, une troisième possibilité apparaît : transformer l’existant tout en créant du nouveau.
La SOTEXKI pourrait ainsi être étudiée sous l’angle de sa modernisation et de sa diversification, tandis que la filière cacao pourrait faire l’objet d’une étude sérieuse sur la création d’une industrie de transformation.
Pour une réflexion fondée sur les études de faisabilité
Au terme de cette analyse, le Laboratoire de philosophie de l’éducation de l’Université de Kisangani pose moins une conclusion définitive qu’une série de questions.
Quel est le coût réel de la relance et de la modernisation de la SOTEXKI ? Quelle est sa capacité à retrouver un marché compétitif ? Quels investissements seraient nécessaires ? Quel serait le niveau d’emploi créé ou maintenu ?
Parallèlement, quelle serait la faisabilité d’une chocolaterie moderne à Kisangani ? Quelle quantité de cacao pourrait être transformée localement ? Quel investissement faudrait-il mobiliser ? Quels marchés pourraient être ciblés ? Et quelle place cette nouvelle industrie occuperait-elle dans la stratégie économique de la province ?
Ces questions nécessitent des réponses techniques plutôt que des oppositions de principe.
La réflexion du Laboratoire de philosophie de l’éducation de l’Université de Kisangani, dirigé par le professeur Grison-Trésor Kakumbi, ramène ainsi le débat à une interrogation fondamentale : comment faire de l’innovation un instrument de transformation économique sans considérer systématiquement le passé industriel comme un obstacle à éliminer ?
À Kisangani, le véritable défi pourrait finalement être de savoir comment transformer ce qui existe, créer ce qui manque et articuler les deux dans une stratégie industrielle cohérente pour la Grande Orientale.
Par Pascal Kazadi
La Rédaction de votre Média, évoluant dans la ville de Kisangani, Province de la TSHOPO, en République démocratique du Congo. Contacts : +243 815 397 719 +243 854 309 033
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